Les deux Sylvie 8

L'autre Sylvie

Quelques mois plus tard, je fus amené à m'absenter pour quelques jours de chez-moi pour affaires. J'avais confié à Sylvie Duguay des instructions très strictes quant à la tenue de maison, puis j'avais pris la route malgré une température hivernale peu clémente.
Au terme du troisième jour de ma tournée, je me suis retrouvé dans une petite municipalité où je n'avais plus mis les pieds depuis une quinzaine d'années. Localisée auprès d'un magnifique lac tout en longueur, la ville ne comportait que deux institutions hôtelières, dont une seule vraiment digne de ce nom. C'est évidemment vers celui-ci que je me suis dirigé au terme de ma journée de travail. J'y ai retrouvé la même atmosphère calme que jadis.
Après une courte toilette, je me suis immédiatement dirigé vers la salle à manger dont je me rappelais l'emplacement. Tout comme à l'époque, il n'y avait guère de client en cette heure où je préférais prendre mon repas du soir, soucieux de tranquillité. Je pris place au fond de la salle à une table déjà dressée. Quelle ne fut pas ma surprise de voir apparaître venant de la cuisine la même serveuse, à peine vieillie, qui répondait aussi au nom de Sylvie, tout comme celle qui devait m'attendre impatiemment à la maison.
Tout d'abord, elle ne me reconnut pas, mais elle se dirigea de mon côté armée d'un menu plastifié. Ce n'est qu'en me tendant celui-ci que je vis son sourire s'esquisser.
- Ah bien ça alors! s'exclama-t-elle. Il y a bien longtemps qu'on ne vous avait vu...
J'ai hoché la tête en acceptant le menu que j'ai expédié sur la table, plutôt intéressé à scruter la jeune femme.
- Au bas mot, cela doit faire une bonne quinzaine d'années, lui ai-je répondu. Vous êtes toujours au poste, à ce que je vois, toujours aussi jolie en passant...
Son visage se colora d'une légère gêne et elle décida de changer de sujet en désignant la porte de la cuisine en soufflant:
- Oh! vous savez, quand on est l'épouse du cuisinier... Qu'est-ce qu'on vous sert? Peu désireux de la mettre mal à l'aise, j'ai rapidement opté pour le plat du jour agrémenté d'une salade du chef. Elle s'empressa de passer la commande, puis revint me servir le petit plat de salade. Je ne pus m'empêcher de la détailler à la dérobée.
Sylvie Morel - je me rappelai son nom de famille qu'elle arborait jadis sur un macaron - était une très jolie femme à l'approche de la quarantaine, aux cheveux longs et aux yeux bruns, presque noirs. Malgré les années, elle n'affichait aucun embonpoint et je pensai qu'elle devait s'astreindre à de l'exercice physique.
Au bout d'une dizaine de minutes, lorsqu'elle m'apporta mon plat principal, j'avais à peine touché à la salade, mais elle ne fit aucun commentaire. Avait-elle remarqué que je n'avais pas cessé de la reluquer derrière son comptoir, je n'aurais pu l'affirmer. Je me suis efforcé de garder les yeux rivés sur mon assiette tout le reste du repas.
Sans que je ne lui ais rien demandé, elle déposa une assiette d'un dessert que j'imaginais succulent devant moi ainsi qu'une tasse de café.
- Vous m'en direz des nouvelles, fit-elle simplement en esquissant un sourire.
Je fis honneur au gâteau agrémenté d'un coulis, puis je me suis renfoncé au fond de ma chaise pour siroter mon café. J'en profitai aussi pour admirer de nouveau la jeune femme, mais elle ne m'en laissa guère le loisir, se dirigeant du côté de la cuisine.
Quelques instants s'écoulèrent avant que je perçoive les éclats de tout ce qui avait l'air d'une dispute émanant de la cuisine. J'étais incapable de distinguer les mots, mais j'ai vaguement crû entendre des coups, peut-être une gifle ou deux. Comme je m'apprêtais à me lever pour m'enquérir du problème, Sylvie Morel se rua hors de la cuisine, cherchant à se réfugier derrière le comptoir. Je m'attendais à voir surgir le mari-cuisinier, mais il demeura dans ses chaudrons. Interloqué, je ne savais trop quelle attitude adopter et la jeune femme décida de me faire signe de me rasseoir pour éviter tout risque de confrontation.
Sylvie Morel m'apporta l'addition en murmurant:
- Ne vous en faites pas, ce n'est rien. Cela arrive presque tous les jours...
Ses yeux larmoyants démentaient cependant ses paroles et je réglai la note sans rien ajouter d'autre qu'un pourboire ronflant. Puis j'ai regagné ma chambre, fourbu par toute cette journée de conduite automobile hivernale.
J'ai essayé de chasser l'image de la brunette triste de mon esprit, mais je n'ai pas vraiment réussi.

 

*

Vers 22 heures, j'ai entendu frapper doucement à la porte de ma chambre. Ne connaissant à peu près personne dans cette ville, je croyais à une méprise et je m'apprêtais à rabrouer l'importun quand j'ouvris la porte et tombai en arrêt en reconnaissant la silhouette de Sylvie Morel.
Un peu interloqué, je me suis effacé pour lui céder le passage. Elle s'engouffra en toute hâte dans ma chambre comme si elle craignait un hypothétique poursuivant. Sous l'éclairage du hall, je vis les traînées de larmes qui avaient coulées sur ses joues. En haletant, elle fit tout bas:
- Je vous demande pardon, mais je ne savais plus quoi faire...
- Qu'y a-t-il? fis-je un peu déconcerté. C'est votre mari?
Elle opina, puis déversa son trop-plein de chagrin d'un seul coup:
- Oui, j'ai peur de lui... J'ai peur qu'il me fasse mal... Il est devenu brutal avec le temps... Je ne savais où aller... Il m'a dit qu'il me retrouverait si j'essayais de le quitter et qu'il me le ferait payer très cher... Aidez-moi, je vous en prie!...
Je ne savais trop quoi faire, mais je ne pouvais la mettre à la porte, même si je risquais de me retrouver dans un sale guêpier. Comme ma chambre possédait deux lits, je lui ai offert d'y passer la nuit, suggérant que l'on trouverait une solution le lendemain, quitte à faire intervenir la police. Elle accepta avec empressement et elle s'étendit sur le lit inutilisé toute habillée, sans prendre la peine de faire une toilette même sommaire. Je décidai d'en faire autant.
Chaque fois que des bruits de pas retentissaient dans le corridor, Sylvie Morel se crispait, craignant l'apparition du mari tant redouté.
- Ne craignez rien, lui dis-je. Il ne sait pas où vous êtes, donc il ne peut pas vous retrouver.
Elle acquiesça du menton, mais je voyais bien qu'elle n'était pas du tout convaincue. Vers minuit, nous avons sombré dans un sommeil agité et nous ne nous sommes réveillés que le lendemain matin, à peine reposé.
A mon réveil, je fis attention de ne pas faire de bruit, mais la jeune femme devait avoir le sommeil léger car elle se dressa à son tour d'un seul bond.
- Calmez-vous, fis-je. Ce n'est que moi...
Elle s'extirpa du lit, puis elle alla faire un brin de toilette dans la salle de bain. Je lui emboîtai le pas, intrigué par ce qu'elle pourrait faire pour échapper à son époux violent.
- Que comptez-vous faire, Sylvie? lui ai-je demandé en demeurant sur le seuil de la porte.
La jeune femme se rafraîchit le visage sous l'eau, chassant les cernes des larmes qu'elle arborait toujours.
- Je l'ignore, dit-elle. Je ne vois pas d'issue...
- Vous pourriez vous mettre sous la protection des forces policières, ai-je suggéré.
Elle haussa les épaules, puis elle reprit:
- Je doute que cela serve à quelque chose. Les journaux sont remplis de cas de femmes battues par d'ex-conjoints. La police n'y peut rien. Ici, tout le monde se connaît et j'aurais bien de la peine à passer inaperçue, vous savez...
Je sentis qu'elle me tendait une perche.
- Vous pourriez refaire votre vie ailleurs dans une plus grande ville, ai-je dit.
- Vous croyez?
Je lui ai souri gentiment, puis j'ai ajouté:
- Dans la grande ville, c'est l'endroit parfait pour se fondre dans l'anonymat.
- Je n'ai aucun moyen de m'y rendre, je suis presque sans le sou, se plaignit-elle.
- Je rentre aujourd'hui dans la métropole, lui ai-je expliqué. Je peux vous ramener, si vous voulez.
- Oh oui!
Elle fit volte-face et me sauta dans les bras. En sentant ce corps chaud contre moi, je compris que je pourrais bénéficier de certains avantages en la prenant sous ma coupe.
- Préparez-vous, fis-je, nous partirons aussitôt que j'aurai réglé ma note d'hôtel. En regagnant la réception, je me suis efforcé de m'éloigner le plus possible de la salle à manger, craignant d'y faire une mauvaise rencontre. J'ai expédié les formalités d'usage, puis j'ai regagné la chambre où m'attendait Sylvie Morel avec impatience. Heureusement, ma chambre disposait d'une sortie en façade d'où j'avais directement accès au stationnement où se trouvait ma voiture.
Sylvie Morel n'avait aucun vêtement d'hiver à sa disposition, craignant trop d'aller récupérer les siens à la cuisine. Je dus donc aller lui quérir le manteau que je destinais à des travaux de dépannage dans le coffre de ma voiture. Équipé d'un chaud capuchon, il avait l'avantage de masquer l'identité de celle ou celui qui le portait. Nous avons donc gagné l'emplacement de ma voiture sans que personne ne s'intéresse à nous surtout que le blizzard commençait à souffler.
- Vite, dit Sylvie. Partons avant que quelqu'un ne me reconnaisse.
J'ai enclenché la marche arrière pour m'extirper du stationnement, puis j'ai lancé la voiture sur la route malgré le mauvais temps. A tout moment, je craignais de voir apparaître une auto-patrouille dans le rétroviseur qui viendrait vérifier nos identités. Cette crainte se révéla vaine et deux heures plus tard, nous faisions notre entrée dans une ville de taille moyenne située à mi-chemin entre le village de Sylvie et la métropole.
Sylvie Morel profita que nous passions à proximité du guichet automatique d'une banque pour encaisser le peu qu'elle put dégager de ses comptes bancaires. Cela lui permettrait de subvenir à ses besoins pour quelques jours à tout le moins.
Après nous être restaurés dans un fast-food quelconque, nous avons repris la route vers la métropole, un peu plus détendus. A mesure que la distance la séparant de son conjoint augmentait, Sylvie se détendait.
Je choisis de mettre mon plan à exécution lorsque nous ne fûmes plus qu'à une demi-heure de route de la métropole et autant de plus de ma résidence.
- Que comptez-vous faire au juste, Sylvie?
Elle réfléchit un moment, puis elle répondit un peu au hasard:
- Oh! je ne sais pas faire grand chose à part servir aux tables, mais je ne devrais pas avoir trop de difficulté à dénicher une place dans un restaurant potable.
- Je vous fais confiance, mais je faisais plutôt allusion au besoin d'un gîte. Vous connaissez quelqu'un dans la métropole qui pourrait vous héberger?
Sylvie Morel s'avisa soudain qu'elle avait négligé ce détail.
- Ma foi, non. Le peu de parents qui me reste habite dans mon village. Je crois que j'ai un problème...
Je la rassurai sur ce point en lui disant:
- Ne vous inquiétez pas, Sylvie! Nous pouvons vous héberger quelques temps, si vous le désirez.
- Vous? fit-elle. Je ne sais pas si votre femme appréciera une telle présence importune. Comment réagira-t-elle?
- Oh! fis-je désinvolte, je ne suis pas marié.
- Votre conjointe, alors? Vous avez bien parlé au pluriel, si je ne m'abuses.
Je sentis un bien-être chaleureux s'instaurer dans ma tête. J'avais réussi à piquer sa curiosité et je n'allais certainement pas m'arrêter en si bon chemin.
- La personne qui partage mon logement n'est ni mon épouse légale ou de fait, ai-je énoncé plongeant la jeune femme dans la plus complète perplexité.
- Alors, il doit s'agir d'un homme, fit-elle cherchant à trouver une explication plausible.
- Non, c'est une femme, ai-je dit, et vous allez rire...
- Pourquoi donc?
- Elle se prénomme Sylvie, tout comme vous!
- Vraiment? Elle travaille à votre service, en somme elle est votre employée.
- Pas exactement, répliquai-je, mais bien décidé à ne pas lui donner le fin mot de l'histoire si vite. Sylvie Duguay me rend certains services moyennant son hébergement.
Sylvie Morel était de plus en plus perplexe, mais elle demanda encore:
- En somme, c'est le même arrangement que ce que vous voulez me proposer.
- Peut-être bien, Sylvie! fis-je en riant. Vaut mieux deux Sylvie qu'une seule!

Auteur:anchor987