Les deux Sylvie 1

Visite impromptue

Lorsque Sylvie Duguay s'est pointée chez moi, cela devait bien faire une quinzaine d'années que je n'avais plus entendu parler d'elle. Elle sonna à la porte de ma résidence un beau soir d'automne, vers la mi-octobre.
Elle était vêtue assez pauvrement, jeans troués, un vieux chandail maculé de taches et des espadrilles qui devaient avoir pas mal voyagé. Son habillement ne devait pas avoir avoisiné une lessiveuse depuis un bon moment. Malgré cela, elle affichait le même air canaille que je lui connaissais jadis.
- Tu te souviens de moi, Michel? me dit-elle quand j'eus complètement ouvert la porte.
Quinze années n'avaient pas altéré ses traits et je l'avais sans peine reconnue. Son visage aux cheveux roux montrait toujours quelques rides aux commissures des paupières, mais sans la vieillir inutilement. D'ailleurs, elle ne devait guère avoir alors plus de 38 ans. Ses yeux bleus rieurs égayaient sa mine fatiguée comme au temps de nos brèves fréquentations. C'est sans doute à cause de ses yeux que je l'ai laissé entrée.
Comme si elle me devait des explications que je n'avais d'ailleurs nullement sollicités, elle se lança dans une longue relation de ce qui lui était arrivé depuis notre rupture. Mais pouvait-on parler d'une fin de de relation quand deux jeunes gens ne se sont rencontrés qu'à deux reprises en plus de multiples appels téléphoniques interurbains dont j'avais toujours fait les frais? Quoi qu'il en soit, Sylvie me raconta qu'elle avait rencontré quelques autres types, mais sans vraiment dénicher celui qu'elle cherchait. Puis elle avait dû s'occuper de sa pauvre mère qui était tombée gravement malade, puis était finalement décédée quelques années plus tard. Ceci me rappela que Sylvie m'avait posé plusieurs lapins en prétendant devoir s'occuper de quelqu'un à l'époque, sans que je sache vraiment si cela fut bien véridique; je ne lui fit aucun reproche et je la laissai poursuivre tout en la plaignant pour la perte de sa mère.
Les années qui suivirent furent pour Sylvie un vrai calvaire. Incapable de se dénicher un emploi convenable, elle vécut de petits expédients à court terme entre de très nombreux recours à l'assistance sociale. Ayant vécu de petits expédients plus ou moins louables qui lui causèrent des ennuis avec la loi, elle perdit le logement qu'elle tenait de sa mère et le peu d'amis et de famille qui lui restait. Elle était devenue itinérante et elle déambulait depuis, hiver comme été, au gré du temps, dormant dans des refuges ou dans la rue.
- C'est alors que j'ai pensé à toi, Michel! finit-elle par m'avouer.
C'était donc ça! Elle cherchait de mon côté une porte de sortie pour fuir son enfer, mais allais-je me laisser attendrir?
Tout au long de ces années de solitude, je m'étais quelquefois imaginé quelle serait ma réaction si je rencontrais de nouveau Sylvie Duguay. Et je me dois de préciser en toute honnêteté que je m'étais bien promis de lui faire payer très cher les brimades qu'elle m'avait infligée à l'époque. Pourtant je ne me sentais pas très chaud à l'idée de la renvoyer dehors à une heure aussi tardive. Pour me laisser le temps de réfléchir, je lui lançai, un peu au jugé:
- Et comment as-tu eu l'idée de me retracer?
Sylvie éclata de rire, puis elle reprit:
- Ah! ça, tu ne devineras jamais! L'autre soir, je regardais les informations à la devanture d'un magasin lorsque je t'ai reconnu à l'écran...
Je me suis rappelé qu'en effet quelques jours plus tôt j'avais été interpellé sur le trottoir par un journaliste de la presse parlée concernant la démission d'un célèbre personnage politique au centre d'un affreux scandale.
- Ensuite, ajouta Sylvie, je n'ai eu qu'à trouver ton adresse dans un annuaire et à quêter de la monnaie pour prendre l'autobus.
En effet, c'était d'une simplicité enfantine. Mon adresse n'était pas dans les abonnés confidentiels et n'importe qui pouvait y avoir accès, Sylvie comme une foule d'autres personnes.
Et maintenant, qu'allais-je faire d'elle? Ses yeux bleus suppliants m'appelaient comme il y avait si longtemps. Je ne pourrais certes pas la mettre à la porte, même si cela m'aurait apporté un minimum de satisfaction.
Je lui dis:
- Tu peu rester, Sylvie... du moins pour ce soir.
Ses yeux brillèrent aux premiers mots, mais se mouillèrent ensuite. Savourant une première vengeance, oh! bien humble, j'insistais pour qu'elle fasse une toilette qui s'imposait. Je lui indiquai le chemin de la salle de bain, lui tendit l'un de mes pyjama de réserve, puis lui montrai la chambre d'ami, à l'arrière de la maison. C'était une pièce de bonne dimension qui ne servait que très rarement, meublée à la moderne et dont l'élément principal était un lit à une place. Comprenant sur-le-champ qu'elle allait devoir passer la nuit seule, Sylvie s'enferma dans la salle de bain, m'abandonnant avec un regard fort peu amène.
"Deuxième vengeance", pensai-je en souriant.
Lorsque j'entendis le bruit de la robinetterie que l'on actionnait, je me suis retiré dans ma propre chambre pour réfléchir. Après avoir verrouillé la porte, je me suis étendu tout habillé sur le lit, les bras croisés sous la nuque. Contre toute attente, la présence de Sylvie sous mon toit commençait à m'ouvrir des possibilités insoupçonnées. Alors que je m'imaginais la réduire en pièce en la flanquant dehors, je découvrais qu'il me serait peut-être beaucoup plus agréable de la punir à petites doses pour ses moqueries du passé.
Sylvie mit plus d'une demi-heure pour prendre son bain. J'estimais que cela était tout à fait approprié, étant donné l'épaisseur de crasse qui devait la recouvrir des pieds à la tête.
J'entendis également le bruit du séchoir à cheveux portatif, indiquant qu'elle procédait à une toilette la plus complète possible. Quand le bruit de l'appareil électrique se fut tu, la porte de la salle de bain claqua et des petits pas retentirent, s'approchant de ma chambre. Une main se posa sur le bec-de-cane et une voix murmura:
- Michel...
C'était là l'occasion d'assener à la jeune femme une troisième privation. Je me suis gardé de répondre, pour lui faire croire que je dormais. Insistant contre la serrure qui résistait vaillamment, elle répéta:
- Michel...
Jugeant qu'il valait mieux écourter sa tentative, je baîllai et murmurai d'une voix qui se voulait endormie:
- Bonne nuit, Sylvie!
J'imaginai une mine boudeuse, ce qui n'était pas pour me déplaire, puis j'entendis les mêmes petits pas, mais qui s'éloignaient cette fois. La porte de la chambre d'ami se fit entendre, puis j'attendis un bon moment, poursuivant mes réflexions. Lorsque je crus avoir suffisamment attendu, je me relevai en silence, sortit dans le corridor encore baigné de lumière, puis je marchai sans bruit jusqu'à la porte de la seconde chambre. J'entendis distinctement des bruits de ronflements confirmant mes suppositions que la jeune femme avait finalement trouvé le sommeil.
Je me suis retiré à mon tour dans la salle de bain pour y faire ma propre toilette. Je me suis alors aperçu que mon invitée n'était guère portée sur la tenue de maison car elle avait abandonné pêle-mêle ses vêtements sur le plancher. Je les ai ramassés d'un main et fourré le tout, y compris les chaussures, dans un grand sac de matière plastique que je me suis promis de jeter aux ordures dès le lendemain matin.
Je me suis empressé de prendre une douche, puis ayant revêtu un pyjama, je me suis dirigé vers ma chambre, non sans avoir résisté à une certaine envie de rendre visite à la jolie Sylvie Duguay.

 

*

A une heure du matin, je n'avais toujours pas fermé l'oeil, pensant sans cesse à la présence de la jeune femme. Mes idées de vengeance me revenaient en vagues incessantes. Combien de fois avais-je imaginé Sylvie livrée à ma merci? Plusieurs fois, mais ces fantasmes prenaient maintenant une valeur toute autre car je pouvais commencer à croire à leur réalisation.
Pourtant, je n'étais pas vraiment assuré de pouvoir tenir le coup moi-même face à elle. Des envies bien légitimes à son endroit m'assaillaient continuellement. Après tout, Sylvie était toujours un joli brin de fille. Son image se matérialisa soudain devant moi; j'appréhendais la posséder avec fougue.
Tout à coup, je n'y tins plus. Je rejetai les couvertures de côté. Allais-je m'en extirper pour me ruer vers ce corps que j'imaginais complaisant? De nouveau, mon cerveau me dirigea vers le même but: l'avoir pour moi, mais selon mes plus secrets désirs. Je me fis violence pour ne pas céder à ce désir subit.
Je rejetai les couvertures de côté et je détachai tous les boutons de mon pyjama. Mon pénis pointa aussitôt à la verticale, témoignant du niveau d'excitation qui était le mien. Pour le calmer, je le saisis par la hampe et fit aller ma main droite de haut en bas. Des rêves érotiques devaient m'avoir assailli sans que je ne m'en aperçoive car le plaisir vint rapidement, éclaboussant les draps et mon ventre.
Soulagé, je pus enfin trouver le sommeil.

 

*

Le lendemain matin, je terminais mon petit déjeuner lorsque Sylvie Duguay quitta sa chambre. Je perçus quelques murmures de surprise et de dépit lorsqu'elle eut constaté la disparition de ses vêtements. Je souris intérieurement de sa déconvenue et j'attendis qu'elle se décide à descendre au rez-de-chaussée, ce qui ne tarda guère. Elle apparut donc vêtue de mon pyjama de réserve à mi-palier.
- Bonjour, Sylvie, lui dis-je.
- Bonjour, répondit-elle, mais avec un air un peu égaré. Je ne retrouve pas mon linge!
Je la regardai droit dans les yeux, avec une mine détachée, pour rétorquer:
- Oh! j'ai tout mis aux ordures, Sylvie.
La jeune femme accusa le coup et son regard se fit exorbité. Elle s'efforçait de chasser les brumes du sommeil qui la tenaillait encore.
- Tu as fait quoi? fit-elle comme si elle cherchait à se convaincre de l'énormité de la chose.
Je choisis de prendre la chose à la légère et je repris:
- J'ai bien peur que tout ce que tu possédais était dû de toutes façons pour se retrouver là un jour ou l'autre...
- Mais qu'est-ce que je vais mettre?
- Ne t'inquiète pas, Sylvie. Je vais t'en procurer de nouveaux.
J’ai poussé un petit calepin et un stylo vers elle, sur la table de la cuisine et je conclus:
- Tu n'as qu'à m'inscrire des mensurations et la taille de tes vêtements.
Un peu indécise, elle prit la plume entre ses doigts, puis avant d'écrire quoi que ce soit, elle demanda:
- Est-ce que ça signifie que je peux rester ici?
Sans m'engager outre mesure, je lui répondit en me levant:
- Nous verrons à l'usage, Sylvie, mais dépêches-toi un peu, je ne voudrais pas être en retard au travail.
La jeune femme griffonna rapidement quelques chiffres sur le bout de papier qu'elle me tendit après l'avoir déchiré du calepin. Elle ajouta en me suivant vers la porte d'entrée:
- Et moi, qu'est-ce que je vais faire?
J'ai haussé les épaules, puis je lui ai dit:
- Tu peux bien te recoucher, si tu veux. Après tout, tu dois avoir accumulé pas mal de fatigue ces derniers temps.
Elle dodelina de la tête, puis elle acquiesça.
Avant de passer la porte, je lui dis:
- Il y a de quoi manger dans le réfrigérateur, si tu as faim.
Se rendant compte qu'elle n'avait rien pris depuis son arrivée la veille, Sylvie se dirigea dare-dare vers l'appareil électro-ménager.
Me souvenant subitement d'une chose, je terminai en ces termes à son endroit, le visage un peu plus dur:
- Sylvie! Inutile d'essayer de chaparder quelque chose, tout ce qui a de la valeur ici est sous clef...
Sans attendre une improbable réponse, je sortis et je refermai rapidement la porte. Au volant de ma voiture, je vis rapidement Sylvie au travers des rideaux du salon qui m'envoyait gentiment la main.

Auteur:anchor987