LE JEUDI APRES-MIDI
la morsure du martinet me fait bondir
J'ai une vie palpitante 20 ans de mariage sans un nuage, quelques disputes venant presque trop rarement rompre la monotonie d'un train-train glauque mais indolore, rythmé par un boulot con mais bien payé - on peut pas tout avoir -. Un bureau, un ordinateur, une maison bien tenue, une femme baisable et pas d'enfants - pas d'audace, pas d'évènements, voilà ma vie. Y a mieux. Y a souvent pire.
Mais, sexuellement parlant, ça faisait un bout de temps que je commençais à m'ennuyer, à perdre l'envie; Sara - ma femme - s'en était aperçue. Elle est toujours à l'écoute de mes désirs, elle est formidable, et tout et tout, c'est fou ce qu'elle m'emmerde d'être aussi formidable... Alors on a parlé, et parlé, et je me suis ouvert à elle des choses les plus secrètes, je lui ai ouvert mon cerveau, et comme si elle avait cherché un diamant dans une poubelle, malgré l'odeur elle a fouillé dedans, et elle a trouvé ce que jamais je n'aurais cru possible. Elle a trouvé le truc du jeudi après-midi.
Le jeudi, la journée commence comme d'habitude; petit-déj, radio bla-bla, boulot, café, café, boulot... sauf que je me dépêche pour avoir fini à midi et être tranquille l'après-midi. Ensuite je rentre manger - Sara cuisine très bien, elle fait tout très bien -, et je repars, comme d'habitude, comme si je retournais bosser. Mais je m'arrête au troquet du coin, je bois mon énième café de la journée, je le fais suivre d'un calva que je verse dans la moitié de la tasse pleine; c'est chaud et fort, ni trop ni trop peu, j'ai besoin de réconfort et de courage, et aussi de lucidité. J'attends encore un peu, les yeux fixés sur la pendule Ça y est, c'est l'heure, je le tiens mon cadeau pour une semaine stupide, tout ce temps gâché à faire des choses qui m'indiffèrent bosser, se laver, regarder la télé, écouter les collègues, leur répondre... C'est ma récompense, je le mérite, mon jeudi après-midi. Je traverse la rue, et sonne à la porte, le cœur à la bouche et les nerfs raidis comme des tendons.
D'abord, m'interpelle le bruit. Ceux des talons-aiguilles, frappant le sol, autoritairement, inéluctablement. Et puis la porte, ouverte à la volée, puis claquée violemment derrière moi. Je m'incline respectueusement et baise impétueusement sa main gantée de cuir noir. Trop impétueusement. Du baiser sort une gifle, sèche. Je relève la tête instantanément, et rive mon regard à ses fascinants yeux gris-bleu piqueté de paillettes jaunes. Elle me toise du regard, et me pousse brusquement de ses mains, me forçant à reculer du couloir vers une petite pièce chichement meublée, où je vais me recroqueviller dans un angle du réduit. Peine perdue, je le sais bien. Les talons, gigantesques, soutenant des chevilles magnifiques, avancent implacablement sur moi. Et j'ai mal. D'avance, j'ai mal. Et j'ai peur, aussi. Je me blottis dans mon coin, sachant toutefois la bataille perdue, et le désirant ainsi. Elle me saisit par les cheveux, me traîne jusqu'à une table spécialement dressée pour moi - aujourd'hui une table, la prochaine fois un chevalet, une autre fois des menottes suspendues à une chaîne, chaque fois elle innove, mais chaque fois la fin est la même... Elle pose mon front sur le formica blanc et froid, écarte mes jambes de ses pieds majestueux; d'instinct, je pose mes mains sur la table; elle les ligote aux coins sur de grossiers morceaux de bois fixés dans la table. La corde est rêche et m'écorche les poignets, le bois est rugueux, des échardes s'insinuent dans les paumes de mes mains. Maintenant, je suis à sa merci.
Elle le sait, et je le sais. Elle attend je ne sais quoi; mais moi, je sais ce qui m'attend. C'est pour ça qu'elle me fait attendre; parce qu'elle sait que c'est ce moment-là le plus insupportable - et donc, le plus délicieux -. Puis elle passe sa main sous mon ventre, déboucle ma ceinture, me baisse mon pantalon, enlève ses gants démesurés et les pose sur mon dos. Elle caresse ensuite mon cul, lentement, d'une main légère, frôlant à peine la culotte de fine dentelle ajourée que je porte aujourd'hui, ainsi qu'elle me l'avait ordonné. Puis elle le flatte, le tapote, comme une cavalière son cheval, comme pour en prendre la mesure; elle le soupèse et j'ondule lentement sous sa caresse. Je sens ses mains qui abaissent ma culotte et la descendent jusqu'à mi-cuisses, unique et dérisoire rempart. J'entends ses talons claquer en s'éloignant, puis se rapprocher. Immédiatement, la morsure du martinet me fait bondir. Un ange passe le mur du son, et le deuxième coup arrive; je ne contrôle plus mon bassin, car les coups s'enchaînent à vive allure, comme une voiture qui s'emballe. Je souffre; j'ai mal; ça brûle, intolérablement; les coups pleuvent; mes fesses demandent grâce; je ne peux fuir le moindre coup. A vrai dire, je n'ai plus aucune autre idée que supporter, endurer, attendre la fin, espérer sa mansuétude, prier pour qu'elle soit repue de ma souffrance le plus vite possible. La douleur se fait plus forte; j'ai envie de tout arracher, mais mes liens sont serrés et mon pied droit est bloqué par sa jambe.
Peut-être, d'une ruade vive et violente, pourrais-je reprendre le dessus?... Je ne sais pas. Même, je ne le veux pas. J'attends. J'attends qu'elle en ait fini, que le feu s'apaise, que la fatigue de son bras l'emporte sur son plaisir de me faire souffrir et de m'entendre geindre, crier, implorer...
Au bout du tunnel d'un temps incertain tant il me paraît long, elle cesse. Comme elle avait commencé. Aussi soudainement. Aussi brutalement. Lentement, elle me délie les poignets, m'attrape par une oreille, la tord juste ce qu'il faut, puis elle m'emmène ainsi dans un cagibi, une espèce de grand placard, pantalon et culotte traînant sur mes pieds, m'obligeant ainsi à marcher à tout petits pas. Elle me force à m'agenouiller, geignant, conduit lentement ma tête jusqu'à ses pieds; je lèche le cuir des chaussures, j'embrasse le talon, je pose délicatement mes lèvres sur le coup-de-pied gainé d'un bas de résille noire. Elle me tend l'autre pied et je fais de même. Je suis aux anges. Quand elle en a assez, elle me repousse du pied, me montrant fièrement dressée son martinet, que je dois à son tour embrasser; puis, comme d'habitude, je dois faire mon compliment. J'ai la gorge nouée et le cœur en apnée, mais j'ai tout préparé. Je dis
-je vous remercie, maîtresse, pour cette juste punition, qui m'apprendra à être encore plus humble, plus obéissant, et à vous servir de mieux en mieux.
Puis elle me jette, ou je m'écroule dans un coin. Elle dit alors d'une voix neutre
-très bien. tu vas te branler, là, sur le sol, comme un chien fait sa pisse; c'est bon pour toi, et je veux en voir la trace.
Elle claque la porte, la ferme à clé et s'en va; talons qui claquent à reculons... Je prends soudain conscience que je bande à mort, j'attrape ma queue et la secoue, je jouis vite, et fort, et puis je me rhabille, et j'attends; et j'attends encore... Minutes interminables, peine et honte mélangés, chaleur des fesses tuméfiées... J'épie le moindre bruit, terrassé au fond de mon placard obscur... L'attente se fait insupportable; et bien sûr, c'est à ce moment qu'elle cesse.
Cliquetis de talons pressés et de clés entrechoquées, elle revient, ouvre la porte et regarde. Elle dit, du haut de ses talons
-je suis satisfaite de toi, aujourd'hui. tu deviens un bon adorateur. et maintenant, tire-toi!
J'embrasse sa main - nue cette fois - comme il se doit, et pars à genoux vers la sortie, ainsi qu'elle me l'a appris, jusqu'au vestibule. Sous sa surveillance au bras toujours armé du martinet, j'enlève pantalon et culotte de soie, prends un slip d'homme que j'avais pris soin de cacher au fond de ma poche de manteau, me rhabille prestement, sors mon portefeuille et glisse les coupures sous le vase chinois; j'ouvre la lourde porte en bois, m'emmitoufle dans mon écharpe; il fait froid, une pluie fine et pénétrante grise la rue; je me hâte de la traverser, rentre direct au bistrot.
Maintenant, il me faut du costaud; deux whiskies secs, un verre cul-sec, puis je sirote l'autre à petites gorgées. L'alcool me monte immédiatement au visage. Je sens une bouffée de chaleur qui me fait un peu oublier celle de mes fesses. Un peu seulement. J'attends qu'il soit la même heure que les autres jours. Je me dis qu'il y a beaucoup d'attente dans cette vie. Puis c'est l'heure; je ressors, il est maintenant temps de rentrer, de retrouver Sara, mon fauteuil, la télé en face, le verre de whisky avec deux glaçons que Sara va m'apporter avec le sourire en plus, les pantoufles au pied du fauteuil...
J'arrive; je ne sonne pas. Je sors ma clé, et rentre; je pose mon écharpe, et mon manteau. Sara sort de la cuisine et vient m'embrasser. Je croise un instant son regard gris-bleu piqueté de paillettes jaunes.Elle fuit mon regard mais sans animosité; elle retourne à la cuisine surveiller le dîner.
Je change de direction pour aller au salon. Je m'assieds dans mon fauteuil, verre à portée de main, télé éteinte, femme qui chantonne à la cuisine. Ce soir, on fera l'amour. Nous l'avons bien mérité. Le bonheur, il faut le mériter. J'enlève mes chaussures, et enfile mes pantoufles avec une délectation rare.
Auteur:Christian JACQUOT








