Annie (1)
Chapitre 1
Vacances...
Jean-François
La table d'orientation surplombait le
vide dont seul la séparait un garde-fou fait de deux gros tubes métalliques,
espacés d'environ soixante centimètres. Appuyé contre cette rambarde, le
Hollandais admirait le paysage pendant que sa femme déchiffrait les indications
répertoriées sur la table et essayait de se repérer entre les
villages
de la vallée, les chaos granitiques et les cimes des montagnes qui s'étageaient,
de plus en plus bleutées à mesure que s'épaississait le voile atmosphérique,
jusqu'à l'horizon qu'elles masquaient.
Les enfants, une fillette dans
les neuf ou dix ans et un garçon aux cheveux coupés avec un bol qui devait avoir
six ans, jouaient devant leur voiture, un break Nissan équipé d'un attelage et
de larges rétroviseurs articulés pour tracter une caravane, protubérants comme
des élytres d'insecte.
Régine avait dit en apercevant le promontoire
aménagé : "Arrêtons-nous deux minutes, c'est superbe
ici."
Effectivement, il eut été dommage de ne pas s'arrêter. Un ruban
argenté - le Lot - scintillait au loin entre des vignobles en terrasses. Ca et
là des toits de tuiles roses ou ocre-jaune bordaient une route ou émergeaient
des bois de châtaigniers. Quelques hameaux s'accrochaient à flanc de rocaille, à
se demander comment des hommes avaient pu construire sur de telles falaises à
chamois.
Soudain la Hollandaise - un mastodonte à la peau cloquée de
coups de soleil - étouffe un cri.
Nous tournons la tête pour la voir,
les traits déformés par l'angoisse, s'élancer sur son fils qu'elle empoigne à
pleine main par le fond de son short, arrache de son chevalet improvisé et tire
brutalement à l'intérieur du parking : le gamin n'avait rien trouvé de mieux que
de prendre la tubulure inférieure du garde-fou comme cheval d'arçon et
là-dessus, à plat ventre en équilibre instable, il se balançait et gigotait,
apparemment tout content, au-dessus du précipice.
Sa mère le traîne, le
secoue et, le soulevant du sol par un bras, elle lui claque les cuisses nues,
main tendue, poignet souple, PIF! PAF! deux claques retentissantes, le soulève à
nouveau, PIF! PAF! deux autres tout aussi sonores et vigoureuses, avant de
l'enfourner, hurlant et les doigts maternels imprimés sur le gras des
cuisses,
dans leur voiture. Là, pendant que le petit imprudent rugit
sur la banquette arrière et se fait
sangler d'autorité dans son harnais
de sécurité, elle s'accroupit devant lui et le gronde sévèrement en langue
batave.
Puis elle se tourne vers sa fille qui doit savoir ce qui
l'attend car la môme renifle, déjà au bord des larmes, et PIF! PAF! une bonne
paire de gifles. Sans comprendre la langue de Rembrandt, il est clair qu'elle
lui dit, rageuse : "Voilà pour n'avoir pas surveillé ton frère." La gamine est à
son tour poussée sans ménagements vers la voiture, enfournée sur la banquette à
côté de l'apprenti acrobate qui vocifère toujours, harnachée
serrée, et
la mère lui sert à elle aussi une mercuriale soignée qui, je l'aurais parié, ne
présageait rien de bon pour l'envers laiteux et potelé des deux enfants des
polders, lorsque la petite famille aurait réintégré son terrain de
camping.
Le père s'installe au volant. Maman prend place à sa droite.
Les Hollandais reprennent la route sans nous adresser un regard, le visage
hermétique, la mâchoire contractée, à la fois furieux et honteux de nous avoir
donné ce désolant spectacle d'impuissance parentale.
La dernière vision
que nous avons ce sont, à l'arrière du break, les deux visages de la fillette et
de son frère, congestionnés, ruisselants de larmes, refoulant leur humiliation
et guettant du coin de l'œil notre réaction.
"Ce soir ça va chier des
étincelles", me dit Régine.
"J'en ai l'impression, oui!"
"Je
vois d'ici le tableau…"
Régine esquisse ce sourire que je connais bien,
le rictus d'un chat qui laisse échapper sa souris pour mieux la reprendre : "Le
terrain de camping au bord du Lot, les caravanes bien alignées entre des rangées
de pétunias… L'Europe des pizzerias, des téléphones cellulaires et des cartes
bancaires semble s'être donnée rendez-vous ici :
Allemands, Hollandais,
Français, Italiens, Anglais, Irlandais, Belges, Danois, Autrichiens… Tout le
monde prend l'apéro sous les platanes, en short, bikini ou maillot de bains,
épaules pelées, gigots bien rôtis…
"Ca sent la merguez, l'huile solaire
et le pastis.
"Un type en tenue de coureur cycliste sort des WC en
secouant la fermetureEclair de sa braguette.
"Une bande d'enfants fait
de la trampoline sur l'aire de jeux.
"Tout à coup ça claque sec dans la
caravane des Néerlandais, frérot et sa grande sœur barrissent comme des otaries
en rut, Maman donne la fessée…
"Et quelle fessée!
"Elle les
fesse l'un après l'autre, d'abord le gymnaste en herbe, claqué au grenat foncé
jusqu'à ce qu'il soit enroué à force de s'égosiller, ensuite la fille coupable
d'inattention et d'irresponsabilité.
"Pour elle c'est le martinet comme
elle est plus grande.
"Madame Mère gronde en fouettant, gronderies que
les vacanciers d'autres nationalités ne peuvent qu'interpréter d'après les
intonations, les éclats de voix, l'alternance de colère vengeresse et d'ironie
mordante, mais que comprennent les familles hollandaises, nombreuses dans le
camp, qui n'en perdent pas une,
interrompant même leurs occupations
pour mieux tendre l'oreille : Allez mademoiselle Tête en
l'air!...
mademoiselle je-bâille-aux-corneilles!... Tu le sens le
fouet? Auras-tu un peu plus de jugeote à l'avenir? Prends ça!… Et ça!… Et ça et
ça et ça et ça!… Le martinet va t'apprendre à faire attention, ma fille. Il y a
un peu trop longtemps que tu n'y avais pas goûté, n'est-ce pas? Quand nous
rentrerons chez nous je le suspendrai à la tête
de ton lit pour que tu
y penses chaque matin en te levant."
Je ne pus m'empêcher de rire : "On
croirait que tu y es."
"J'aimerais bien y être", murmura Régine avec
une moue gourmande.
"Spectatrice ou actrice?
Elle réfléchit un
moment
"Spectatrice. En tant que donneuse, je suis incapable de lever
la main sur un enfant, tu le sais bien. Et à la place de celle qui reçoit,
depuis que je vis avec toi je n'ai plus tellement envie de me faire dominer par
une femme. Encore moins par cette grosse blondasse."
"Pourtant ta mère
est blonde, assez charpentée. Et tu m'as dit qu'elle avait…
"… La main
plutôt leste, je sais. Ce n'est pas pareil. J'étais gosse, et je dois
reconnaître que je n'étais pas tous les jours facile. Dans ma famille la fessée
allait de soi, mon père et ma mère l'avaient reçue l'un et l'autre dans leur
jeunesse et ainsi de suite… J'ai beau me raisonner en me disant que les
châtiments corporels ne sont pas une méthode d'éducation, je ne peux pas
m'empêcher d'y rester sensibilisée quelque part au fond de moi."
"A
quel âge as-tu découvert qu'on pouvait érotiser sur la fessée?"
"Très
tôt. A six ans je fouettais mes poupées. A l'école je repérais sur le champ les
filles qui recevaient la fessée chez elles et je m'arrangeais pour qu'elles me
fassent leurs confidences. Plus grande j'ai eu une prof de piano. Ce que j'ai pu
être rosse avec cette pauvre femme! Je prenais un malin plaisir à la mettre hors
d'elle. Je la
provoquais, la harcelais jusqu'à ce qu'elle ait les
larmes aux yeux, dans l'espoir qu'elle me coucherait en travers de ses genoux,
m'arracherait ma culotte et me passerait le pétoulet par toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel."
"Elle ne l'a jamais fait?"
"Malheureusement
non."
"Allez ouste!"
Je lui claquai la croupe, ferme et
saillante sous une robe d'été ultracourte et moulante
: "En route. Tu
connais Annie, si nous arrivons en retard elle nous tirera la tronche pendant un
mois."
Remontant en voiture j'ajoutai : "Tu auras tout loisir de
déployer tes talents d'actrice chez les F…. Tu es la seule femme à ma
connaissance que la mère Annie ne déteste pas trop."
"Tu m'en vois
flattée."
Une pancarte au bord de la route indiquait : COL DE
L'ECHAILLON OUVERT - 1048m.
Régine consulta sa montre.
"On est
encore loin?"
"Une petite heure."
"Pas le temps de s'arrêter
dans un bois pour faire l'amour?"
"Non."
Une ancienne
commanderie de Templiers, accrochée à flanc de montagne. Les remparts en ruine
surplombent de vertigineux à-pics. Au fond d'une gorge noire, deux cents mètres
plus bas, gronde et bouillonne un torrent invisible. Une unique route en lacets
aboutit à un parking. Et déjà, avant d'avoir rien vu du vieux village, le
visiteur comprend qu'il n'est ni chez des paysans, ni parmi des vacanciers
désargentés. Deux Mercedes gros calibre. Trois BMW. Une Daimler immatriculée en
GB. Une Lexus luxembourgeoise. Ces reines trônant au-dessus d'une cour de
subalternes et de valets nommés Lancia, Audi, Saab, Honda… Promenez-vous à
travers le dédale de venelles, boyaux, sentes verdoyantes, escaliers moussus qui
constituent le village médiéval, et votre impression initiale se confirme : il y
a de la pépette en ces lieux. Même de la grosse, très grosse
galette!
La restauration des maisons a été faite avec un soin
méticuleux, quasi obsessionnel. Les fenêtres à meneaux ont été taillées dans la
pierre rose issue des laves volcaniques et sculptées d'après des documents
d'époque. Les tuiles vernissées des toitures ont été commandées spécialement,
dans le sud de l'Espagne nous ont dit nos amis. La moindre ferronnerie est soit
authentique, dénichée au hasard des brocantes, soit forgée dans
des
ateliers d'art. A chaque coin de ruelle une fontaine gazouille, une glycine
pend, un artiste dessine devant son chevalet, un chat angora saute d'un mur et
s'enfuit… Xavier et Annie se sont toqués de l'endroit, y ont acheté à prix d'or
une baraque délabrée. Et ont dépensé six à sept fois plus pour en faire le petit
bijou d'architecture
et de décoration intérieure qu'elle est devenue au
fil des années.
Par une fenêtre ouverte, un piano joue "Le Roi des
aulnes" de Schubert. Le village est partagé entre ombre mystérieuse et lumière
aveuglante.
"Ah non alors! … Je ne suis pas d'accord."
Son petit visage pointu
de musaraigne tout plissé de colère, la maîtresse de maison tape du pied : "Il
ne faudrait quand même pas me prendre pour la bonniche de service. Bobonne en a
marre! Bobonne te dit merde!"
Je glisse un regard de côté à Régine qui
réprime son envie de rire. Nous sommes huit invités, dégustant des sorbets et
mélangeant des cocktails sous la tonnelle. Selon toute vraisemblance, nous
sommes partis pour la grande scène de l'acte II, le morceau de bravoure avec
cris, larmes, trépignements et grincements de dents.
Annie est
spécialiste de ces envolées théâtrales où, sous couvert d'affliction et de
désespoir, elle prend de toute évidence son pied. C'est un petit bout de bonne
femme, pas vraiment jolie mais sachant remarquablement s'habiller et pouvant
être aussi odieuse que charmante. Xavier et moi étions de la même promotion à
l'Ecole des
Mines.
J'étais son témoin à leur
mariage.
"Je n'en peux plus! Je suis à bout… A bout vous m'entendez…
Aah non!… NON! NON! NON!… Je partirai… Je m'en irai pieds nus et sans bagages…
J'irai au bout du monde s'il le faut… En Australie, oui!… Dans le bush
australien où j'élèverai des moutons… En compagnie d'un berger fruste et rude
mais qui sera un mâle et saura me donner ce qu'une femme attend d'un
homme."
Mon gros imbécile de Xavier nous regarde d'un air affolé comme
s'il nous appelait à son secours. Un couple, gêné, se lève discrètement et fait
semblant de visiter le jardin en terrasses. D'autres invités examinent le sol ou
le toit, absolument fascinés par le dallage en marbre de Carrare ou les linçoirs
biseautés sous la toiture. Ma copine s'amuse comme une folle. Pour rien au monde
elle ne raterait les célèbres psychodrames d'Annie. Pour les habitués de la
maison, le résultat est connu d'avance. A force de s'exciter elle même, la
petite Annie devient hystérique. Elle s'étouffe, s'étrangle, devient blanche,
verte, violette. Elle accable son mari de paroles blessantes, se laisse aller à
être grossière. Elle a, la pauvre, de l'asthme, de la fluxion de poitrine,
de
l'emphysème, de la bronchite aiguë… Aah! Ooh mon dieu! Je ne peux
plus respirer. Je vais me coucher.
Elle quitte la scène, titubante,
livide, griffant des deux mains son cœur qui, paraît-il, bat à 140 pulsations
par minute… peut-être 150.
Dans la cuisine, Xavier prépare les
brochettes pendant que j'allume le barbecue et Régine tourne la salade. Nous
avons l'habitude. Bien sûr Annie ne reparaît pas de la soirée. Et bien sûr
Xavier doit sauter dans sa
voiture pour aller acheter un médicament à
trente kilomètres de là. Du haut de l'ancien chemin de ronde, nous le voyons
claquer la portière de sa Saab 9000 et démarrer en trombe, visiblement
exaspéré.
"Le médicament qu'il faut à Annie, je le connais", me dit
Régine. "Et ce n'est pas en pharmacie qu'il s'achète."
Ma compagne fait
le geste de tenir quelqu'un courbé sous son bras gauche, pendant que sa main
droite levée s'abat en rythme.
Quelques jours plus tard, coup de
téléphone d'Annie : ils ont découvert un site merveilleux, on remonte un
ruisseau à pied jusqu'à une cascade, il y a un plan d'eau où l'on peut nager, un
peu plus haut il y a un barrage de castors, au coucher du soleil c'est féerique,
on se croirait dans la cordillère des Andes, le lac Titicaca, même
les
chamois sur les cimes ressemblent à des lamas, est-ce que vous
viendriez pique-niquer avec nous?
"D'accord Annie. On viendra. Est-ce
qu'un poulet froid fera l'affaire?"
"Surtout n'apportez rien",
répond-elle d'un ton offusqué. "Vous savez bien que la cuisine c'est mon
rayon."
Vous voyez d'ici la colonne - sans mulets ni porteurs péruviens
ni ponts de lianes suspendus au-dessus des précipices - sautillant de roche en
roche pour grimper jusqu'au site féerique.
Erwin, dit "Bounique", ouvre
la marche avec Carole. C'est le fils aîné de Xavier, qu'il a eu à 19 ans avec
une certaine Marie-Eve qui a disparu dans la nature en lui laissant le bébé sur
les bras. Carole est la copine de Bounique. Suit toute une marmaille turbulente
et piaillante, sous la supervision d'Ingrid, une étudiante suédoise au pair qui
doit être une belle masochiste pour supporter les sautes d'humeur d'Annie sans
lui voler dans les plumes.
Ladite marmaille étant composée, par ordre
de grandeur, de Blaise, 14 ans, Paulin, 11 ans, Victoria, 9 ans, Océane, 7 ans
et Tanguy, 5 ans. Ceux-là sont les rejetons que Annie et Xavier ont réussi à
faire à eux deux, entre une crise d'hystérie de leur maman et un délire de
culpabilité du papa. Xavier suit, en grande conversation avec Régine. Ces
deux-là adorent refaire le monde et m'accusent, en vacances, de m'intéresser
davantage à la gastronomie régionale qu'à l'écologie et à la désertification des
campagnes.
Le cortège bariolé, allant des tee-shirts décorées des
enfants à la crête de coq punk de Bounique, passant par la tenue safari de
Xavier, le jean effrangé d'Ingrid, mon bermuda, le short à la limite de la
décence de ma maîtresse, le sari incrusté de paillettes d'Annie, grimpe, grimpe
dans le lit du torrent, parfois resserré en
groupe compact, parfois
s'étirant sur une centaine de mètres, Annie et moi fermant la
marche.
M'attire-t-elle?
Ah! C'est la grande
question!
"Oui!" affirme Régine. Et, perverse, elle avait ajouté au lit
: "Tu adorerais la coucher en travers de tes genoux, lui retrousser ses robes
extravagantes, lui baisser sa petite culotte toute frangée de dentelles et lui
flanquer la fessée que tout son corps réclame. Et après la fessée… hein?… la
petite consolation d'usage?"
"Non!" m'étais-je récrié. "Non, nous ne
sommes pas des bêtes, mues par leur pur instinct. Tu as raison quand tu dis
qu'Annie a besoin de quelques bonnes fessées, c'est sûr. Elle cherche d'ailleurs
à en recevoir, et elle enrage quand Xavier ne se montre pas assez mâle pour la
cadrer et lui montrer qui est le maître à la maison. C'est même le fouet qu'il
lui faudrait. Tu as aussi raison quand tu dis que j'aimerais le lui donner.
Mais
je connais Xavier depuis bientôt trente ans. C'était mon meilleur
copain au bahut. Je ne veux pas, je ne peux pas lui faire ça. Te rends-tu compte
de ce que tu dis? Tromper Xavier en baisant sa femme!"
"Ce n'est pas de
ça que je te parlais."
"Alors de quoi, je te prie?"
"Annie a
besoin de fessées."
"Je suis bien d'accord avec toi."
"Xavier
n'a pas ça en lui. Il la met sur un piédestal, la voit comme une déesse au pied
de laquelle on se prosterne… Il ne sera jamais capable de lui administrer les
corrections que, de plus en plus consciemment, elle désire
recevoir."
"C'est tout à fait vrai."
"Annie aimerait être
initiée au fouet par toi."
"Comment le sais-tu?"
"Entre femmes
on sent ces choses-là. Elle sait que tu me donnes le martinet quand je suis
indocile. Et elle est très intéressée par les fessées que je reçois de
toi."
"Tu lui en as parlé?"
"A plusieurs reprises j'y ai fait
allusion, sans trop m'étendre. J'ai juste évoqué la discipline conjugale. Je lui
ai dit que tu étais très autoritaire et que tu me tenais vissée.
C'est
elle-même qui a remis ce sujet sur le tapis en me demandant des précisions.
Alors j'ai senti que je pouvais y aller carrément. Je lui ai raconté la fois où
tu m'as sévèrement corrigée en rentrant de chez les Luguet."
"Quand tu
avais trop bu de whisky et tu avais fait des danses frottées avec cet aviateur
anglais, soi-disant héros de la guerre du
Golfe?"
"Oui."
"Qu'est-ce qu'elle-t-a dit?"
"Que
j'avais de la chance d'avoir un mec capable de me cadrer. Et puis une autre fois
- c'était à la terrasse des Deux Magots, nous étions allées prendre un pot en
sortant d'une exposition - elle m'a dit qu'elle avait lu le livre de Jacques
Serguine, "Eloge de la fessée", et que les rapports de domination-soumission
entretenus par le
narrateur et sa maîtresse l'avaient profondément
troublée. A tel point qu'elle avait fait un rêve où un homme sans visage lui
donnait la fessée dans un parc… dans une lumière crépusculaire, au bord d'un
étang… un parc d'autrefois, entourant un château… Ils se promenaient au bord du
lac, des canards accouraient pour quémander de la nourriture, de grands saules
se reflétaient dans l'eau sombre… Des statues de faunes et de
nymphes
bordaient les allées jonchées de feuilles mortes. Une dispute avait alors
éclaté, Annie se sachant dans son tort. L'homme s'était assis sur un banc de
pierre, avait tiré Annie en travers de ses genoux, l'avait troussée, déculottée…
Et il lui avait administré une magistrale fessée à nu, sous le regard moqueur
d'un satyre de
marbre."
Je lui avais glissé un regard en coin
: "Où veux-tu en venir au juste?"
Ma copine s'était collée contre moi
et m'avait regardé dans les yeux :
"A ceci. Tu ne veux pas tromper ton
meilleur ami, je le comprends parfaitement.
" Elle avait ajouté,
taquine : "Très certainement, tu ne souhaites pas non plus me tromper moi,
n'est-ce pas mon chéri? Mais fesser Annie n'est pas me tromper. Pas plus que tu
ne tromperais Xavier en administrant à sa chipie de bonne femme le châtiment
qu'elle mérite."
"Au cas où tu l'ignorerais, je t'informe qu'un homme a
quelque chose entre les jambes. Et quand ce quelque chose entre en érection,
tous les beaux raisonnements et les principes de morale sont balayés. Si je
fesse Annie, je ne pourrais pas m'empêcher de la
sauter."
"Justement!"
Oh! ce sourire sur le visage de ma
compagne, mi-triomphant, mi-pervers :
"Justement!
C'est là où
tu pourrais m'éblouir en me montrant ta force de caractère et ta détermination.
Je sais que tu banderas. Je sais que, quand elle aura son cul tout rouge, tu
mourras d'envie de la chevaucher dare-dare et de lui glisser ce qu'elle te
réclamera à cor et à cris. Mais justement…"
Les doigts de Régine
avaient déboutonné ma braguette et s'étaient insidieusement infiltrés à
l'intérieur. Langoureuse, elle m'avait murmuré à l'oreille : "Je serais cachée
et je verrais tout. Tu fouetteras Annie, très fort, comme elle a besoin d'être
fouettée. Comme toutes les petites connes prétentieuses ont besoin d'être
fouettées. Tu banderas, oh oui!… Tu banderas à n'en plus pouvoir. Mais tu
penseras à moi et tu te contrôleras. Ca fera mal. Tu auras envie de te la cogner
contre les murs. Mais tu tiendras bon. Tu te contrôleras. Tu es un homme et non
un animal esclave de ses sens. C'est pour cela que je t'admirerai. Et te
désirerai. Tu sais, mon chéri, les
femmes aiment la force virile par
dessus tout.. Et quand, à demi-fou de sexe, tu me reviendras
après
avoir transformé le cul d'Annie en brasier, qu'est-ce que tu me feras,
dis?
En contraste avec son monologue murmuré sur un ton monocorde, presque
psalmodié, la voix de Régine était subitement devenue saccadée, rauque pour
aboyer : "Dis… dis-moi ce que tu me feras?"
"Ce que je te
ferai…"
D'une brusque poussée qui l'avait prise au dépourvu, je l'avais
retournée à plat ventre sur le lit. Ma main droite s'était élevée à la verticale
pour s'abattre à toute volée, appliquant une claque formidable sur la croupe à
peine voilée par la mince mousseline d'une nuisette
transparente.
"Aïe!!"
Régine s'était cabrée sous la
douleur.
"Ah! Tu veux savoir ce que je te ferai…"
Même
maintenant, avec le recul, je comprends mal ma réaction. J'étais furieux. Contre
le monde entier. Contre la vie et ses inévitables frustrations. Je voulais faire
mal. Et puisque c'était Régine que je tenais sous la main, c'était elle qui
allait payer. Je lui relevai sa chemise de nuit bien haut sur ses épaules. Et
d'une main posée à plat
sur ses reins, je la maintenais clouée sur le
lit.
"Toutes des garces… voilà ce que vous êtes", grondai-je,
rageur.
Ce soir-là il me fallait un bouc émissaire. Mon cerveau
brouillé ne parvenait pas à démêler le déferlement d'impressions et de
représentations qui l'assaillait pêle-mêle et dans le désordre, l'idée maîtresse
étant une
idée de vengeance.
Oui! En fessant Régine, je les
châtiais toutes en pensée.
"Tiens!… Tiens!… Et tiens!!!… Voilà ce que
je fais aux garces!"
Je fessais ma copine à tour de bras. Elle mordait
l'oreiller pour étouffer ses cris.
Châtier cette salope de Marie-Eve
qui, plus âgée que Xavier et connaissant la vie beaucoup mieux que lui, avait
accepté de devenir la maîtresse d'un étudiant de 19 ans, encore un gamin. Et
l'avait plaqué en lui laissant sur les bras le fils qu'ils avaient fabriqué
ensemble.
"Tiens!… Tiens!!!… Tu les sens celles-là?"
Punir
cette hystérique d'Annie qui faisait tourner Xavier en bourrique, le prenait
pour son valet de pied et prenait un plaisir pervers à le rabaisser, l'humilier
en public, alors que son intelligence et son savoir-faire avaient fait de lui un
associé à part entière dans un gros cabinet parisien d'ingénieurs-conseils :
avant son mariage, Annie avait changé trois fois de vocation, commençant des
études d'infirmière pour se recycler dans le montage cinématographique, pour
enfin terminer, si l'on puis dire, en passant une licence de langues celtiques.
Ceci dans le but, proclamait-elle à la ronde, de retrouver de lointaines et
douteuses racines galloises. Naturellement, une fois mariée et mère de famille,
elle avait appris successivement la pyrogravure, l'eau forte, la sculpture de
masques africains, l'élevage des vers à soie, la cuisine japonaise, le massage
californien, la sophrologie, l'astrologie, les arbres généalogiques, la
recherche des vies antérieures, la radiesthésie, l'imposition des
mains…
"Tiens!!… Tiens!!… Et tiens!!!… C'est tout les jours, au réveil
et au coucher, qu'il vous faudrait des fessées comme celle-là."
Châtier
Rachel, cette fille de riches négociants d'Oran, que j'avais épousée en pleine
guerre d'Algérie, en fait que j'avais pratiquement enlevée contre le gré de ses
parents, alors que j'étais un obscur lieutenant du génie, militaire, sans
panache ni décorations. Pire : j'affichais dans sa famille, composée de
farouches pieds-noirs, tous
membres de l'OAS, des idées pacifistes,
estimant que l'ère coloniale appartenait au passé et que nous livrions en
Algérie une guerre absurde et perdue d'avance. Après une flambée de passion
passagère, essentiellement sexuelle, Rachel était vite retournée dans le clan
familial, m'ayant pris en haine et cherchant à me nuire par tous les moyens
possibles, y compris les plus déloyaux. Je suis rentré en France complètement
ruiné. Il m'a fallu
cinq ans de labeur acharné pour refaire
surface.
Sa position de "père célibataire" lui ayant évité d'être
appelé sous les drapeaux, Xavier, d'autant plus arriviste qu'il avait été déçu
dans sa vie sentimentale, avait poursuivi son ascension vers le succès, posant
des câbles sous marins, construisant des pipelines et passant de l'or en Suisse.
Je n'avais jamais été envieux, car j'ai envers lui une belle dette de
reconnaissance pour l'aide et le soutien qu'il m'a constamment apportés quand
les requins d'Oran voulaient ma peau et ont bien failli
l'avoir.
Rachel!
"Tiens!!… Tiens!!… Tiens!!… Celle-là te
rappellera ton patriarche de grand- père qui, paraît-il, te donnait le fouet
dans le grand bureau du conseil d'administration, au su des secrétaires qui
s'arrêtaient de taper à la machine pour venir sur la pointe des pieds écouter
derrière la porte. Tiens!!… Tiens!!… Tiens!!… Pour les papiers falsifiés, pour
mon compte en banque vidé, pour les faux policiers qui ont perquisitionné ma
chambre
de la rue Bugeaud."
Fouetter aussi
Régine.
Oui! Régine qui me tient par les sens, jouant avec un art
consommé sur tous les registres de ma passion. Régine qui n'est pas une mauvaise
fille dans le fond, et que j'aime d'une certaine manière. Mais qui me croque
tous mes sous en étant la femme la plus dépensière qu'il m'ait été donné de
connaître. Qui est rouée, snob, intello, calculatrice, menteuse. Qui me laissera
froidement tomber pour un amant plus jeune le jour où ma virilité décroissante
ne me permettra plus de satisfaire ses énormes besoins
érotiques.
"Tiens!!… Tiens!!!…Tiens!!!…Tiens!!!… C'est le seul langage
que vous comprenez toutes… La fessée sur votre gros cul tout nu… Hein?…
Qu'est-ce que vous en dites, Mesdames, de cette fessée? Est-elle assez forte
pour vous faire marcher droit?"
La croupe de Régine avait pris la
couleur d'une grosse tomate mûre.
Je fessais
toujours.
Auteur:inconnu








